Edito Revue Esprit&Corps N°3

"La Relation, Nouvelles Perspectives"

L’éditorial du docteur Hervé Boukhobza

Ce numéro revêt un caractère exceptionnel. Pendant de nombreuses années de maturation qui ont vu germer les fondements d’une théorie et les nombreuses questions qu’elle posait dans son sillage, certains auteurs qui s’y étaient sentis relativement à l’étroit ont préféré le chemin de la diversité, creusant les concepts, en créant d’autres, allant dans telle ou telle direction correspondant à leur sensibilité et à leur pratique.
Nous avons pour l’occasion été au devant de ces auteurs que nos avions un temps côtoyés et que nous avions appréciés pour leur créativité et leur sens clinique. Nous avons voulu connaître leur cheminement, leurs nouvelles orientations, comment ils avaient imbriqué certaines données de la théorie, qu’elles soient celles de la psychanalyse ou de la théorie relationnelle, pour faire émerger certains concepts qui rendaient ces théories compatibles en bien des points, pour peu qu’on définissait le champ de leur application et qu’on reconnaissait, chez tout individu, la variabilité ou la mixité du symptôme.


Susana Rotbard nous invite par exemple à découvrir une méthodologie de travail thérapeutique qu’elle a développée depuis une vingtaine d’années, la T.I.M.D. (thérapeutique de l’imagination matérielle dynamique) qui vient de faire l’objet d’un ouvrage remarquable récemment paru en Argentine sous le titre Psicosomática y Creatividad et qui connaît déjà un écho retentissant. Dans l’article qu’elle nous propose ici, elle nous fait découvrir un Freud plein d’humour, généreux, attendri par le jeune poète Goetz, alliant traits névrotiques et poussées migraineuses. Un Freud plein d’empathie en quelque sorte, ouvert à la relation. L’occasion est alors donnée à Susana Rotbard de nous faire découvrir la T.I.M.D. à travers le cas d’une patiente atteinte de pathologies auto-immunes, terriblement marquée dans l’enfance par la mort de son jeune frère par électrocution, alors qu’elle n’avait que cinq ans. Elle fut violemment repoussée par l’onde de choc électrique alors qu’elle tentait de lui attraper la main. D’où cette main à six doigts qu’elle modela au cours de la technique d’imagination matérielle dynamique et qui permit que se libèrent les affects et les souvenirs enfouis. La patiente connaissait par coeur un émouvant poème dont curieusement, par l’effet du refoulement, elle ne saisissait par l’entièreté du sens avant le travail thérapeutique entrepris.


Nous connaissions de Jacques Gorot ses présentations de cas rigoureuses, notamment à propos de patients atteints de la maladie de Crohn, et par extension, de MICI (maladies inflammatoires chroniques de l’intestin). Il renouvelle le genre en nous livrant ici une observation de fibromyalgie où la rigueur et la finesse clinique permettent de suivre l’étroite imbrication de symptômes du registre névrotique et d’autres en appelant au corps réel, modifiant sensiblement la compréhension de ces troubles, autrefois classés dans la neurasthénie et le champ flou des névroses d’angoisse.
Nous découvrons un auteur d’une grande sensibilité qui, au cours du seul et unique entretien qu’il aura avec ce patient, entrant dans le cadre d’une étude sur la fibromyalgie, fait preuve d’un sens aigu de l’empathie.


Antonio Mendes Pedro nous montre comment le courant psychanalytique des relations d’objet, né de l’influence des travaux de nombreux auteurs parmi lesquels il nous propose Fairbairn, Kohut, Bowlby et ses disciples Mary Ainsworth et Mary Main, auxquels on pourrait rajouter sans hésiter de nombreux autres comme Winnicott, Klein, Mahler ou encore Jacobson, a progressivement donné naissance à une psychanalyse interpersonnelle qui remet en question la théorie pulsionnelle en faveur de la relation. Ce qui bouleverse à la fois la théorie mais aussi la manière de conduire la cure, en mettant plus volontiers l’accent non pas sur l’analyse du transfert, qu’il s’agira tout de même de bien identifier, mais sur la mise en place d’une relation authentique dans laquelle le thérapeute s’implique et est partie prenante. La dimension psychosomatique prend alors tout son sens dès lors qu’on s’aperçoit que les patterns relationnels se mettent en place dès le début de la vie, montrant l’étroite intrication du corps et de l’esprit qui se développent conjointement au fur et à mesure des apprentissages en compagnonnage, comme l’explicite par exemple Trevarthen, au centre desquels se situe l’émotion. Ceux-ci valent comme autant de représentations se situant à un niveau infra-verbal et infra-symbolique, et sont guidés par l’aptitude à percevoir les intentions d’autrui, dont le nouveau-né est très précocement doté comme le confirment un très grand nombre de travaux. Pour illustrer son propos, Antonio Mendes Pedro nous propose une lecture toute personnelle d’une observation d’un nourrisson de cinq mois en interaction avec sa mère, dépressive, et une thérapeute.
L’observation est tirée d’une consultation thérapeutique filmée, décrite et commentée en détail dans un article co-écrit par Elisabeth Fivaz-Depeursinge, Michèle Maury, Monique Bydlowski et Daniel Stern. Séquence après séquence, on observe les interactions subtiles qui opèrent entre les trois protagonistes. La capacité empathique de la thérapeute permet alors à la dyade mère-enfant, enfermée dans des patterns relationnels négatifs, de s’ouvrir à de nouvelles modalités relationnelles. On est proche dans cette observation de Serge Lebovici dont l’auteur de l’article nous rappelle la découverte du principe d’énaction et de l’empathie métaphorisante.


Pierre Boquel aborde dans son article la dimension épistémologique de la psychosomatique unitaire qu'il différencie dorénavant de la psychosomatique relationnelle. Il démontre en effet comment un glissement de sens s’est progressivement opéré, faisant passer de la totalité à l’unité, puis vers l’Un et l’Unique, principes mystiques coïncidant avec un effacement de l’être contraire aux objectifs et aux fondamentaux de notre pratique. Il souligne les risques encourus par ces confusions catégorielles, et les apories théoriques auxquelles elles exposent. Richement argumentée par des observations princeps qui firent en leur temps l’objet de présentations et/ou de publications soulignant déjà ces apories, la communication que nous présente Pierre Boquel dans ce numéro ouvre le champ d'une pragmatique relationnelle en psychosomatique épurée de principes philosophiques et mystiques, où la notion d’unicité, indissociable d’un principe subjectif constituant de l’être, prend le pas sur celle d’unité.


Je vous propose moi-même dans ce numéro un regard où les données les plus anciennes, à la genèse même des concepts, rejoignent les plus modernes dès lors que des chercheurs, psychologues, psychanalystes ou encore philosophes de renom avaient su les décrire avec une exactitude qui nous surprend encore aujourd’hui. Tel Theodor Lipps, dénommé le psychologue de Munich, dont les descriptions des phénomènes empathiques sont d’une finesse et d’une précision peu communes. On s’en aperçoit notamment lorsque les travaux neuroscientifiques les plus récents ne démentissent aucunement ses découvertes et les confirment en bien des points. Nous en retraçons ici certaines articulations essentielles, tant ce concept majeur d’empathie a suscité l’intérêt d’un grand nombre. Ce
fut notamment le cas de certains psychanalystes qui y ont attaché une importance toute particulière, comme Sandor Ferenczi pour les pionniers ou Heinz Kohut plus près de nous, au point avec elle de réviser à la fois la technique et la théorie. Chemin faisant, nous suivrons certaines acceptions du concept d’intersubjectivité en nous intéressant tant à la phénoménologie qu’aux travaux des développementalistes sur les prémices de l’ontogenèse. Nous nous apercevrons alors qu’un concept s’en dégage que nous avons dénommé « subjectivité intersubjective » exprimant le fait que l’édification de l’être comme sujet s’opère au fur et à mesure de ses échanges avec autrui, lui est consubstantielle. Une mention particulière sera faite, du côté des psychiatres phénoménologues, à Bin Kimura et à sa notion d’aïda.


Michelle Erb, avec beaucoup de fairplay, a accepté de prolonger mon article par une étude de la place de l’empathie dans l’oeuvre de Carl Rogers, concept central dans sa pensée. Spécialiste avisée de son oeuvre, elle nous présente avec beaucoup de clarté l’acception du terme chez lui. Dans une note intéressante, elle nous livre les raisons qui ont fait choisir à Rogers l’utilisation du terme « client » plutôt que celui de « patient ». Rogers postulait dans les années soixantes que trois conditions étaient nécessaires et suffisantes pour que des changements thérapeutiques puissent s’opérer : une attention bienveillante et sans réserve, l’empathie et l’authenticité. L’ensemble des articles que nous vous proposons dans ce numéro expriment, sous différentes formes, ce même engagement.


Pour clore ce numéro, Danielle Froment qui a longtemps exercé en unité de soins palliatifs nous propose une fiche de lecture, celle du livre Le boulevard périphérique de Henry Bauchau, publié chez Actes Sud en 2008. Témoignage émouvant d’un homme qui accompagne jusqu’au bout sa belle-fille en fin de vie. Nous suivons son dialogue intérieur avec les fantômes de son passé pendant qu’il vit cette expérience toute particulière de l’accompagnement. Expérience scandée par les allers et retours à l’hôpital, et ces heures passées à méditer sur le boulevard périphérique, décor urbain implacable et répétitif. Expérience qui fait ressurgir la mémoire douloureuse d’un ami disparu dans des conditions analogues. Le vécu de l’accompagnant, tel pourrait-on aussi nommer cet ouvrage, vécu auquel Danielle Froment s’est particulièrement intéressé.


Hervé Boukhobza



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